- Je pars.
Murmure perdu dans la nuit. Choc. J'ouvre la bouche pour parler. Me ravise au dernier moment. Je ne dois pas parler. Pas tout de suite. Alors j'attends. J'ai envie de pleurer, de crier, de te retenir par tous les moyens... Mais je n'ai pas le droit. Mais je ne veux pas. Je ne dois pas. Combien de minutes, ou d'heures, ai-je attendu avant de te le demander ? Je ne sais toujours pas, même aujourd'hui...
- Toronto ?
- Demain matin.
Rien de plus. Il n'y avait rien à ajouter à ce moment-là. Rien du tout. Je ne pouvais pas t'en empecher, je ne devais pas en être triste. Tu en rêvais depuis si longtemps. Depuis trop longtemps. Depuis ces années où tu vivais là où je sais... Mieux valait nous taire. Profiter des ces dernières heures ensembles. Tu allumes ta Black. La fumée m'appaise. Je ferme juste les yeux. Et respire cette douce fragrance. Tu me la tends, je la finis. Je regarde les volutes de fumées s'envoler. Je te regardais t'envoler, en fait. Je me lèves. Tes doigts frolent mon bras. Tu penses que je n'ai pas vu cette tentative de me retenir. Mais j'ai vu, j'ai tout vu.
- Je vais rentrer. Il est tard et ... je ...
- Ne te force pas à ...
Je me contente d'opiner. J'ai envie de pleurer. Je n'ai pas le droit. Pas le droit de montrer mes faiblesses. Non. Interdiction formelle d'être faible. Je ne savais pas, à ce moment-là, que tu avais attendu que je partes pour pleurer.
*****
Ils sont là. David qui savait. Nico qui t'en veut. Moi qui... veut pleurer, encore. Mais je n'en ai toujours pas le droit. 9h56, tu montes dans le train. J'hésite. Je voudrais tant...
9h57, j'ouvre la porte à la volée et bondis dans le train. Tu es là, adossé à la cloison. Pourquoi n'avais-tu pas regagné ton siège ? Je ne savais pas encore. Tu relèves ton visage. Tes larmes brillent comme les miennes. Les larmes interdites ont réussi à franchir la barrière de ma volonté. Je ne veux qu'une chose. Et dans ce geste habituel, tu m'attire violemment contre toi. Tu me serres fort, si fort. Fort à m'en étouffer. Je pleure dans ton cou, je voudrais hurler encore une fois, je voudrais tant avoir le pouvoir de te retenir. Tes larmes se perdent dans mes cheveux, je sens ton souffle chaud. J'ai peur. Peur de quoi ? Je ne savais pas à ce moment-là, je crois que je ne sais toujours pas. Un murmure sur ta peau.
- Emmène-moi...
- Non.
Tes doigts relèvent mon visage vers le tien. Je vois cette flamme. Même à travers les larmes, elle brille en toi. Est-ce qu'elle brillait en moi aussi, à ce moment-là ? Cette promesses.
- Je te promets qu'un jour, je t'emmènerais. Tu m'entends ? Je te le promets !
Les derniers mots presques criés à travers tes sanglots. Tes yeux qui me supplient de te croire. Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Toujours. Je te fais confiance. Je ne fais confiance qu'à toi. Alors oui, je te crois. Je sais que tu ne me trahira pas. Parce que je te connais.
9h59, le train s'apprête à partir. À regrets, je sort. Je fais un pas. Le quai. Les gars. David qui se lève vers moi. Deux pas. Le train s'ébranle. Je m'effondre. David qui s'accroupit à coté de moi.
Nico qui ne peut pas supporter de me voir comme ça. Qui te déteste de partir en me laissant comme ça. Qui court aprés le train. Qui s'arrête subitement. Même à cette distance, j'entends son murmure.
- Pourquoi ?
Nico qui s'effondre à son tour. Je ne savais pas encore pourquoi, à ce moment-là. Toi qui est toujours fort. Toi qui ne montre jamais ta tristesse. Ta douleur. Ta souffrance. Toi qui supportes toujours tout en silence. Je ne savais pas, à ce moment-là, qu'il t'avais vu pleurer. Nico qui pleure par terre. Qui frappe le sol. Qui crie.
- POURQUOI ?!
Et mes larmes qui redoublent. Les bras de David qui se ressèrent. Mais rien n'effacera jamais cette souffrance en moi. Rien. À ce moment-là, je voulais juste que tu sois là. Auprés de moi. Avec moi. Autour de moi. Partout sur ce quai. À ce moment-là, je voulais juste être à nouveau dans tes bras.
• « Oui, Su. Pourquoi ? Pourquoi partir si ça te fait souffrir ? Si ça me fait souffrir ? Si ça nous oblige, tous les deux, à nous montrer faibles ? »
Parce que les bras de David n'ont pas pu remplacer les tiens à ce moment-là. Parce qu'ils n'ont pas su faire taire la douleur qui a résulté de ton départ. Parce que même deux ans aprés, je pleure encore en repensant à cette soirée, à cette matinée. Parce que je penserais toujours à toi malgré ma douleur.




